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VOYAGE DANS LES VIGNES

Jun 20 | Divagations

En roulant sur les raisins

 

Le vin m’a pris comme une mer, avec ses gouttes rouges d’allégresse, or ou sang vif de la terre ruisselante de la passion tenace des hommes.

 

Sans doute l’Italie a déclenché l’écriture. Comme souvent elle inspire et aide à concrétiser les projets ruminés, laissés en jachère le temps que l’inspiration soit. La lumière toscane, les montagnes marchésanes, le rouge radical de Bologne, les places de Vérone, les vignobles titubant du Piémont, la Valpolicella qui fait songer aux fées Pulcinella, Barolo qui évoque l’érotisme ravageur du nebbiolo, le chianti aux douces intonations aristocrates, l’Amarone indissociable d’Amarcord.

 

L’Italie est un début mais aussi une fin provisoire : celle d’une arabesque au milieu des vignes françaises, portugaises, espagnoles et transalpines. Les rondeurs de la grappe et du grain s’y prêtent bien. Le vin bu est un voyage, qui commence bien avant d’entendre l’expulsion du bouchon et la libération des premières effluves. C’est donc un peu un retour vers le futur du vin, annuellement recommencé et pourtant indomptable.

 

En mangeant ce soir humide de septembre un yaourt nature aromatisé d’un miel acheté en août sur un marché fermier ensoleillé du Béarn, j’ai ressenti comme le goût des produits, ramenés de l’endroit où ils sont nés, reluisait et remuait en nous les émotions des madeleines proustiennes. Sans évoquer les mûres ramassées sur les chemins du jurançon avec la famille, qui ont le goût de la fin d’après-midi estivale, des éclats de voix familiers et de l’excitation de la cueillette. Vendre du vin est une façon d’inciter à déboucher des bouteilles qui ne laissent pas indifférents comme un libraire conseille des lectures et de transporter vers d’autres le goût des belles choses.

 

L’affection croissante pour les vignerons et les visites assidues ont donné aux bouteilles un souffle humain et historique qui exalte encore plus les messages enivrants qu’elles contiennent à elles seules. L’odyssée du vin ouvre la voie à des rencontres géographiques, savoureuses voire divines quand les constellations sont favorables. Comme dit le cher Brassens dans une chanson « Et si un jour le bonheur survient, il est rare que l’on se souvienne des épisodes du chemin ». Pour garder trace de cette aventure joyeuse et se rappeler, dans les moments de lassitude ou au contraire de bonheur aveugle, où et comment s’est construite cette passion, ces récits ou observations décrivent par petites touches la richesse des mois passés à embrasser le vin.

 

Les préparatifs

 

Un voyage se prépare. Avec des guides, des conseils de connaisseurs, des lectures pratiques ou érudites. Il faut débroussailler pour ne pas tomber dans la mauvaise auberge ou passer à côté de Byzance. Les livres spécialisés ne manquent pas de contacts, fourmillent d’éloges qui allèchent et confondent parfois. Chacun peut y lire ce qu’il veut ou simplement comprend. Mais dénicher les cavernes d’Ali Baba n’est pas seulement une partie de plaisir. Des heures à s’abîmer les yeux, à décoder un langage spécialisé peu poétique, à comparer, à digérer, à cocher pour finalement accoucher d’une synthèse, destinée à être ballottée par le cours des visites et des débordements inhérents à cette boisson qui chamboule le plan minuté initial.

 

S’ensuivent les appels téléphoniques pour marquer les rendez-vous, en profitant de la moindre plage horaire laissée vacante entre 9h du matin et 19h. L’agenda se remplit et déjà on se frotte les mains et on salive sur les trésors qui nous attendent. Fin prêts, il ne reste plus qu’à récupérer avant de partir à l’assaut des domaines et châteaux.

 

Les matins de visites vigneronnes ont la saveur des réveils de Noël et des sapins entourés de cadeaux. On écourte avec impatience son sommeil, sans ronchonner, pour aller se jeter dans la gueule du vigneron et recevoir ses offrandes. Il peut faire un froid à boire des grogs ou du thé chaud plutôt qu’à descendre dans les caves humides et gelées, le désir du vin l’emporte. En Bourgogne, un dimanche de février ou un samedi de janvier en Champagne, les vignes sont blanches, les rues des villages désertées, mais heureusement les vignerons veillent au grain et vous réchauffent avec entrain.

 

L’entrée dans les temples profanes du vin se fait avec la retenue des premières rencontres. Le temps rural est celui du labeur, de la pondération, de l’observation, mais aussi de la passion. Le vin parle avant son créateur. Le producteur exhibe ses progénitures une à une, puis commence le rituel de la dégustation. Les premiers commentaires fusent, les explications éclairent le liquide servi, la conversation se dénoue et le contenu s’émancipe des formalités initiales pour atteindre des contrées spontanées où se dessine le chemin parcouru pour accoucher de cette œuvre. 

 

Certains préfèrent vous détourner vers les vignes avant de se recueillir sur leur fruit. On arpente les allées, plus ou moins pentues, on s’arrête devant un plant pour en analyser les feuilles, le cep, les grappes ou la fleur selon la saison. Un tel vous signale que cette vue fut choisie par tel magazine pour illustrer son reportage, un autre divulgue les secrets des côtés pile et face des feuilles de vigne. Si on réclame au contraire de voir les vignes, bien camouflées dans le Dão portugais, le vigneron vous embarque dans sa jeep pour exhiber ses joyaux : touriga nacional, tinta roriz, jaen, baga ou vieilles vignes mélangées à la mode du passé. Certains font faire ce tour pour plaire à un public urbain en mal d’authenticité et de nature. D’autres vous y emmènent parce que c’est là qu’ils préparent le plaisir futur et rendent un sincère hommage aux lieux qui les éprouvent et les ravissent à la fois.

 

Aller à la rencontre des vignerons, c’est aussi revenir vers la terre nourricière. Sans être forcément un néo-rural, on peut succomber au charme de paysages sans embouteillages, sans tours inhumaines, sans anxiété urbaine. Ce n’est pas pour autant que le monde paysan est serein ou toujours progressiste, car précarité et conservatisme sont des mots qui ont aussi leur place dans ce monde soumis à la pression industrielle et habité parfois de valeurs réactionnaires. Il revient à chacun de se frayer son chemin vers les représentants d’un monde rural harmonieux, joyeux, habité de son patrimoine naturel et généreux dans le partage de ses produits naturels.

 

La région vinicole à sillonner peut charrier des images : les châteaux du Médoc bordelais, les cyprès du Chianti toscan, les terrasses du Douro portugais, alors que certaines, au nom prestigieux comme Gevrey-Chambertin, Châteauneuf du Pape, Rioja ou Barolo suscitent des songes où les motifs du paysage se perdent dans les courbes imaginaires des vins mythiques qu’elles renferment. Débarquer à Riquewihr en Alsace, à Beaune en Bourgogne ou à Pinhão dans le Douro matérialise le rêve : c’est donc ici, avec ces vignes, cette terre, ce climat, ces figures que s’est construite la renommée des lieux. Un peu comme fouler la plage de Copacabana, on se plonge dans ces vignobles en ayant du mal à y croire, comme si un écran sorti de terre nous mettait sous les yeux la réalité de nos fantasmes. Il ne faut pas rester hagard cependant, sous peine de passer à côté du vin.

 

Le vin a une couleur, des senteurs, une texture, de la mâche comme disent certains ruminants ou de la cuisse comme disent certains lubriques. Il a aussi deux visages, celui du lieu et celui du créateur, une histoire, longue, tourmentée, fulgurante selon un concours de circonstances propre et changeant. Les vins diffèrent mais une communauté d’esprit accompagne ces pérégrinations vinicoles : des personnages souvent attachants, dévoués à une œuvre évanescente, précieusement enfermée en bouteille qui lui réserve des sorts variables, de l’éphémère à l’éternité,  de l’explosion juvénile à la maturité profonde. Même discrets, les vignerons sont des conteurs et leur vin leur porte-parole. Le vin leur ressemble souvent, parfois les complète, ou les exalte. Il y a beaucoup d’amour et de dévotion dans le vin.

 

 Le vin est d’abord une fête. À l’époque où j’en buvais occasionnellement, ce nectar suscitait une excitation préalable synonyme de fête, d’ivresse et d’état second. Le premier Pommard ou la Chèvre noire qui m’est passé sous la langue a gardé encore dans mon esprit les saveurs fugaces d’un monde magique. Il est primordial de conserver ce désir adolescent vis-à-vis de cette boisson, même si elle est devenue plus accessible. Les dégustateurs qui se gargarisent bruyamment comme des chevaux me semblent des ânes prétentieux. La même incrédulité devant les cracheurs invétérés que celle des paysans, habitués à voir la vigne cracher, devant les vendanges vertes. Il faut honorer le vin et saliver à l’idée de goûter des nectars, pendant longtemps inaccessibles. L’alignement de mes verres vides à côté de ceux encore garnis de mes compagnons de virée est toujours un moment douloureux qui met à nu ma soif gargantuesque et le peu de modération qui m’habite. Comme dirait un copain lyonnais, pastichant une phrase du temps difficile de la guerre, « c’est toujours ça que les Allemands n’auront pas ».

 

Les moments passés avec les vignerons peuvent plus ou moins se prolonger, selon les humeurs des astres, l’heure du jour et la qualité des convives. Il n’est pas rare que ces visites débouchent sur l’ivresse, tremplin pour un voyage immatériel. En général, après une phase d’observation où le vigneron sert la gamme classique, si le charme réciproque a joué, les bouteilles en sommeil vont surgir les unes après les autres, pour aller sur les traces du passé qui creusent l’ivresse débutante. On abandonne alors le réel pour se plonger dans la mémoire de vins qui ont mûri à l’ombre des tentations présentes. Alors s’ouvre un pan inconnu de senteurs, saveurs et textures qui échappent au discours asséchant des critiques journalistiques les plus formalistes. On oublie son catéchisme pour passer à des cantates spontanées, qui surgissent comme le chant d’une visiteuse sud-américaine émue dans une cathédrale italienne.

 

Un des mérites de ces rencontres avec la grâce est de maintenir l’esprit dans un état voluptueux flottant, qui voltige sur l’exubérance de la griserie, syncopée par des éclats de voix de conversations décousues. La chaleur humaine s’agrippe à la générosité des hôtes et les buveurs fraternels partagent la boisson céleste dans un moment qui remplace l’office, comme le faisait remarquer le vigneron Pierre Caslot à son père qui lui reprochait de ne pas honorer assez les messes du dimanche. Dans les caves de la Loire creusées dans le tuffeau, avec leurs galeries où se lovent tant de bouteilles, les autels ne manquaient pas pour honorer Bacchus et la grâce.

 

En revenant des « lagars » de la quinta da Fata dans le Dão, qui sont l’instrument sensuel des vendanges portugaises traditionnelles, la morale aseptisée, qui fait fureur aujourd’hui dans les sociétés bourgeoises, craintives de la vie au point de la stériliser, est balayée par les effluves de pieds douteux qui malaxent le futur vin sans aucun égard pour les normes HACCP, qui finiront bientôt par étouffer l’initiative et la sensibilité. Couper le raisin, le voir s’entasser dans une grande baignoire de granit, avant de disparaître, trituré par des jambes luisantes d’un liquide grenat sucré, pour se transformer en nectar enivrant fait sentir l’alchimie impalpable qui préside à la naissance du vin. Le vin et l’amour se rejoignent, comme l’avait déclamé Baudelaire. « Homme, mon bien-aimé, je veux pousser vers toi, en dépit de ma prison de verre et de mes verrous de liège, un chant plein de fraternité, un chant plein de joie, de lumière et d’espérance. Je ne suis point ingrat ; je sais que je te dois la vie. Je sais ce qu’il t’a coûté de labeur et de soleil sur les épaules. Tu m’as donné la vie, je t’en récompenserai. Je te payerai largement ma dette ; car j’éprouve une joie extraordinaire quand je tombe au fond d’un gosier altéré par le travail. La poitrine d’un honnête homme est un séjour qui me plaît bien mieux que ces caves mélancoliques et insensibles. »

 

Quand le chapeau du moût se forme sous la poussée de la fermentation tumultueuse, l’écume fait penser à un bain moussant, promesse de délices futurs et langoureux. Les pieds en appuyant sur le chapeau font descendre une masse de peaux et graines qui font sentir le vin et chatouillent les pieds comme des petits diablotins. Certains disent que la fermentation est le songe du vin qui se raconte en dormant. Je le qualifierais de sommeil agité, car on n’est pas en face d’un être apaisé mais d’un adolescent impatient de laisser le sucre pour s’approcher des vapeurs alcooliques. Transmutation de la matière pour faire de la grappe une coulée envoûtante. Le vin dépasse le produit pour se glisser dans un personnage. Le vin ressemble à son créateur et s’en émancipe aussi en devenant lui-même quand il sort de ses mains pour faire sa vie en bouteilles, à l’abri de manipulations excessives. Le jour où il revient de ses introspections, il se donne entier et les étreintes sont embrasées. Sans générosité, la flamme du vin s’éteint.

 

Dans les vignes, la solidarité rappelle que le vin est aussi fraternité. Quand certains peinent à finir leur rang, d’autres viennent les secourir pour hâter l’épreuve. On n’est pas seul dans les vignes, et quand le soleil tape et fait courber le dos, les chants salaces, comiques ou ancestraux redonnent du baume au cœur. Au contraire de « la tristesse de la vertu qui s’étend comme un voile noir », explosent les jurons, les expressions fleuries qui allègent le fardeau des seaux de raisins.

 

Un proverbe dit que quand on boit bon, le temps passe comme un rêve. Ce fut également la conclusion d’une discussion  vigneronne partie des dérèglements climatiques, des dates des vendanges, du degré alcoolique pour arriver aux insuffisances du discours écologique et à la seule issue à ces débats impuissants : boire du bon vin pour alléger le fardeau du temps et rire de nos inconséquences. Khayyam, il y a déjà mille ans, était arrivé à cette limpide conclusion : 

« Bois du vin…c’est lui la Vie éternelle,

C’est le trésor qui t’est resté des jours de ta jeunesse :

La saison des roses et du vin, et des compagnons ivres !

Sois heureux un instant, cet instant c’est ta vie. » 

 

Grand pouvoir de séduction du vin qui nous entraine dans son tourbillon sans même avoir émis un consentement verbal. On ne résiste pas au vin, on y plonge, sans tuba ni palmes. Qui d’autres que lui et les femmes plantureuses et subtiles peuvent nous mettre l’eau à la bouche et nous faire perdre le gramme de raison qui nous équilibrait un tant soit peu. Comme toute passion, celle du vin s’exerce au détriment d’autres, à l’exception des femmes qui lui est antérieure, simultanée ou consécutive selon l’état d’intimité qui nous lie à l’âme sœur.

 

Dans la galaxie des vignerons, on rencontre des Gainsbourg, des Gassman, des Léon Morin prêtre, des Garcia Lorca, des Pénélope, des Berlusconi, des Che Guevara, des Dolce Gabbana, voire des rugbymen.

Il y en a qui vous reçoivent en slip kangourou, au grand plaisir de mon père, hilare en imaginant la scène, certains en complet veston aristocratique, d’autres en short ensanglanté de raisins gorgés de sève, mais on tombe aussi sur des hôtesses aguichantes triées sur le volet mais qui parlent peu, sans doute pour laisser les dégustateurs saisir leurs formes éloquentes.

 

Les voyages que suscite le vin permettent de passer par des phares qui jalonnent l’odyssée et restent allumés comme des moments solennels de recueillement sur des vins à l’histoire fournie, qui dévoilent leur message lors d’instants fugaces que l’on tente d’honorer en ouvrant ses sens comme une plante ses pores pour s’imprégner et ne rien perdre des nuances. Un vouvray de 1927, un Saint-Estèphe de 1964, des Saint-Emilion de 1973 et 1975, un Echezeaux de 1966, un Bourgueil de 1982 ou un Rioja de 1963, un Tawny de 90 ans, un Madère de 1800 font partie de ces émissaires dorés du vin intemporel, humectés avec émotion et timidité.

 

On ne revient jamais vides de nos oraisons viticoles. Un des vestiges les plus matériels est la quantité de caisses de vins qui s’accumulent au cours des haltes et font ressembler la voiture à un bateau ivre ou à une tortue titubante. La Micra rouge est devenue la voiture fétiche d’Alvaro Castro qui n’en finit pas de s’extasier devant la capacité de ce petit engin à se remplir de vin. Cette japonaise respire le vin, et ce n’est pas par hasard qu’elle est rouge. La lassitude au moment de décharger la cargaison est aussi palpable que le plaisir de se l’approprier quelques heures plus tôt. Avec le ressac de l’ivresse et à l’heure tardive où se produit le pénible labeur, les boutanches semblent être des Nabuchodonosor qu’il faut hisser au sommet de pyramides. Les escaliers du 22 de la rue des Gobelins s’en souviennent encore. Le pire a été atteint quand un chargement de 3 500 bouteilles est arrivé à Lisbonne et qu’il a fallu lui trouver une place dans une salle de 6m2 en 2 heures. Là c’était déjà professionnel…

 

Paysages

 

Jamais sans le vin, il ne m’aurait été donné de découvrir des villages et des coteaux aussi confondants et marquants. Le vin m’a initié à la géographie et à la géologie. Découvrir l’Italie par le sentier des vignes, comme l’Espagne, la France et le Portugal, donne au tourisme un charme humain et naturel qui m’a définitivement converti aux paysages construits par l’homme en plantant des vignes. Le plus architectural et majestueux est sans doute le Douro portugais. Dans les sillons du fleuve, les hommes ont construit une œuvre encore trop méconnue, digne des pyramides égyptiennes. On n’imagine pas le défi d’aller dynamiter du schiste pour y loger de la vigne et créer des terrasses en cascades sur lesquelles vont pousser les plants de touriga nacional, tinta roriz, tinto cão, tinta barroca, sousão, tinta francisca qui donneront les fameux Portos et également les conquérants vins de table. Dans la même veine, les pentes de la Côte-Rotie et de Saint-Joseph qui dominent le Rhône sont un spectacle grandiose. Les vignes plantées dans le sens de la pente nous aspirent vers le Rhône et à part les dromadaires, on ne voit pas bien quelle bête pourrait aider l’homme à labourer le sol. Les vignes du Jurançon, conduites en hautain, avec les Pyrénées en contre-fond, ou celles de la Rioja avec la Sierra Cantabrica en surplomb évoquent des images puissantes. La Bourgogne avec ses clos en pente douce, ses petits murets, ses églises romanes évoque une force intérieure qui peut rappeler la rigueur cistercienne. La Toscane avec ses douces collines, sa lumière suave, ses vignes peu touffues fait penser à un certain classicisme, empreint de grâce légère. Les vignes en gobelets aux ceps larges et tortueux, qui rampent au-dessus des galets sous l’œil attentif du Ventoux sont celles du Châteauneuf du Pape. Les jardins anglais des propriétés bordelaises ne laissent pas de doute sur les origines aristocratiques et l’influence anglo-saxonne. Les coteaux du Barolo transmettent la sensation de vagues au tourbillon inquiétant. Les senteurs de ciste, romarin et thym forment un bouquet inoubliable au pied du Pic Saint-Loup. La Valpolicella et l’Amarone sont veillés par les alpes du Haut-Adige, qui se dressent à l’horizon.

 

Le Douro, en ces premiers frimas d’automne me manque, car en y pensant, je devine ses couleurs rougeoyantes et j’imagine ce cirque majestueux de vignes, qui semble avoir été déposé de part et d’autre du fleuve en hommage à Bacchus. C’est le grand canyon du vin. Insolite endroit qui semble entièrement conçu pour la vigne. Une fois sur les lieux, le vin s’impose à nous, comme si on était entré dans un parcours d’un parc d’attraction dédié à la thématique vinicole. Qu’aller faire à Eurodisney quand on a Dourovinha ? C’est l’automne du Douro qui m’a dévoilé les plus beaux arcs-en-ciel, qui jouaient à saute-moutons entre les collines de vignes. En se perdant dans les contreforts de São João de Pesqueira, non loin du rio Tua, il peut même arriver de se retrouver dans les sierras d’Amérique latine, le cactus en moins.

 

 

S’il n’y avait le vin en ces journées hivernales de 2005, la Bourgogne aurait pu être synonyme de dénuement et de silence écrasant. Plutôt introspective après réflexion. Ruelles de Pommard, Gevrey-Chambertin ou Echevronne complètement désertes, il n’y avait pas d’autres issues que de descendre dans les caves. Ça tombe bien, on  était là pour ça. Il avait neigé durant la nuit et la région était nue et blanche. Les ceps taillés étaient les seuls témoins d’une végétation en hibernation et donnaient une structure tortueuse et dépouillée au paysage. A l’image des vins peut-être. Après avoir quitté Paris à l’aube pour se plonger au plus vite dans le vin de Bourgogne, l’accumulation de Santenay, Pernand-Vergelesses, Hautes-côtes de Nuits, Pommard, Volnay nous rendit confits le soir venu. Pour faire relâche, une auberge de Beaune, « La Ciboulette » nous servit un dîner copieux et arrosé. Joint au téléphone par ma mère qui s’informait des plats servis, je pus seulement lui répondre que je ne m’en souvenais plus….Le lendemain était un de ces dimanche d’hiver qui incitent à l’introspection, aux macérations pelliculaires en couettes et aux petits déjeuners qui s’étirent auprès du café brûlant. Le vin était toujours bien présent cependant, malgré les flocons qui donnaient un ton ouaté à la journée. Se risquer dehors pour aller goûter des Chassagne-Montrachet ou des Puligny-Montrachet n’a quand même rien de douloureux, même s’il faut attendre le producteur qui s’est oublié après une nuit arrosée et des heures de chorale dominicale. Nous voyons les célèbres murets qui indiquent montrachet, en se perdant au milieu des parcelles. L’après-midi, nous laissons le blanc pour aller sentir la côte de nuits, à Marsannay et Morey Saint-Denis. Les vignerons nous reçoivent avec entrain malgré l’envie de prendre du repos. Comme le dimanche s’y prête, le temps est plus lentement rythmé, on s’accoude aux tonneaux et on goûte avec calme, malgré le froid. Les pipettes vont chercher un peu de chaque cuvée, les observations se succèdent et nourrissent des souvenirs de voyage au Portugal en moto ou des débats sur le liège portugais. Douce façon de passer le temps et de le suspendre à la fois.

 

 

Visiter un jour le Piémont par le chemin des vignes est aussi alléchant que rêver de découvrir Rome comme touriste amateur de l’Antiquité. On entre dans un monde moins fastueux que la Toscane, où la vocation rurale est plus marquée, avec des coteaux plus accentués. Dans le village d’Agliano Terme, une invasion de mouches perturbe les dégustations de barbera, nebbiolo et freisa. La famille Pavia nous reçoit avec enthousiasme, le fils d’abord avec la fougue de la jeunesse puis le père, charmeur et chambreur comme les vieux roublards latins. Les vins nous introduisent dans le Piémont vinicole, imaginé et enfin concrétisé. Dans le restaurant tenu par Mauro, conseillé par les propres vignerons, le chardonnay piémontais est une grande surprise tout comme la barbera qui suit de chez Alessandro. Les bacchanales astigiennes sont lancées. Le lendemain, un peu comme les cyclistes du Tour qui voient se dresser le Tourmalet ou l’Alpe d’Huez, place au dur : Barolo et le nebbiolo sans concession. Au réveil, l’excitation et l’appréhension des matins de grands cols. Nous nous chauffons avec de très beaux vins secs, mousseux et liquoreux à Neiva avant d’aller voir le Barolo de Serralunga qui justifie sa réputation intransigeante : de la force, des tannins, pas de barrique ni de berlusconi, un vin garibaldien ! De Serralunga, on voit les trois collines qui distinguent les vins de cette zone de ceux de Barolo et La Morra. Nous sautons Barolo et passons à La Morra, perché en haut d’un promontoire qui jouit d’une belle vision panoramique. Nous débarquons pour la dernière dégustation chez une famille qui prépare la fête de fin des travaux de la nouvelle cave. Reçus avec ferveur, malgré l’heure.

 

 

Pendant mon enfance le vin de Rioja était associé à Faustino que mon père évoquait avec entrain ou bien au Marques de Caceres, avec des bouteilles emmaillotées dans une sorte de corset métallique, semblant contenir un secret aussi appétissant que le contenu des corsets féminins. Une fois sur place, la Rioja révèle la tradition de cette terre rebelle (« en el passito del ebro, badaboum badaboum pampam »), raffinée et sous l’influence du boom espagnol. Les caves de maisons réputées et bicentenaires cultivent les toiles d’araignée, les vieux millésimes et les vieux tonneaux, bichonnés à la main. Ici comme dans une partie irréductible du Piémont, le bois neuf est encore pour certains incorruptibles une hérésie. Entre Haro, Elciego, Cenicero et Logroño, on goûte des vins bouquetés, aux arômes de champignons, de sous-bois et de fleurs, avec un fruité plus ou moins fondu selon le style et l’âge des vins. Pas de macération carbonique outrancière ni de vanille et de torréfaction. Du vin fluide, vif et apte au vieillissement bienheureux. En se perdant dans les départementales qui longent l’Ebro, on voit les vieux ceps de garnacha, graciano et tempranillo qui se tordent de plaisir, comme dans le sud de la vallée du Rhône, sous les pentes de la sierra Cantabrica qui se dresse au fond avec force. Au printemps, les vignes sont parsemées de vert, le fruit se forme, la nature est pleine d’allant et festoie sur les sols rouge des partisans. En contre-fond la Sierra trône et veille sur les vignes.

 

La rencontre avec le couple de la Bodega Diez Caballero donna du piment à la Rioja. En fin de matinée, nous faisons connaissance à Elciego, et nous visitons leur cave qui mêle structure ancienne et fonctionnalisme anarchique. Accueil des plus chaleureux, on descend par des échelles vers des vieilles cuves en béton, où l’humidité conserve bien le vin. Sur un tonneau du hangar, on déguste un parfait jamon riojano en buvant les vins élégants et bouquetés du domaine. Alors que l’on s’apprêtait à monter dans leur appartement continuer la conversation, on bifurque vers le très bon restaurant du village, La Cueva, qui autorise les producteurs à rapatrier leurs bouteilles. Du 1996 au 2001 en revenant au 1998 reserva, on parcourt le temps en avant et en arrière, pendant que le mari, royaliste nostalgique, regrette que Lisboa ne soit pas la capitale de l’Espagne. Grâce au vin qui ramène tout le monde vers l’allégresse et le bien-être et à la diplomatie de Victoria, le déjeuner demeure décalé et subtil, malgré les divergences idéologiques. On reprend la route repus et amusés. En fin de journée, après avoir passé une bonne heure à goûter les vins riches, variés de Biurki Gorri, des trois frères Ramon, Fernando et Pablo dans une zone de la Rioja navarraise, convertie aux pratiques biologiques, on décline l’invitation de nous joindre à eux pour le dîner malgré leur sympathie et l’envie de s’immerger dans les fêtes locales et de s’incruster chez l’habitant en général. La nuit de Logroño dans un hôtel miteux du centre ne nous donna pas le répit espéré.

 

Des vins et des hommes

 

La vision que l’on a des vignerons avec le recul est trompeuse, car elle s’est accompagnée de troubles de la perception issus des effets de l’alcool. Dans le cercle des personnages qui forment la famille affective qui s’étoffe au gré des rencontres et des expériences existentielles, les vignerons sont dernièrement entrés en force dans mon panthéon, aux côtés de Ben Brik, Pasolini, Rabelais, Abou Khalil, Fellini, Baudelaire, Mehldau, Khayyam, Arthur H, Gianmaria Testa ou Fellag. Ils ont en commun cette capacité de sublimer la matière, le cours des choses pour donner à apercevoir, sentir, frôler la grâce, la saveur pure, la note cachée, suspendue dans l’absolu qui nous confond.

 

Les domaines sont des scènes, où la distribution des rôles se dessine au fil des bavardages. Au bout de dix minutes chez Pierre Caslot, ce dernier me regarde avec un air espiègle et me lance : « vous êtes un sérieux vous », le spectacle était lancé. Parfois, les premiers contacts peuvent être bourrus, circonspects, joviaux ou retenus. Le dernier en date avait un rythme lent, majestueux, un peu méditatif. C’était dans le « Piemonte », à la fin de deux semaines intensives à presser les mamelles du vignoble italien. Beppe Rinaldi rechignait d’abord, à 17h un samedi, à endosser les habits d’aubergiste, puis son penchant flibustier a pris le dessus et il a ouvert son âme. Ben Laden, Napoléon « ladrone », Marat assassiné par la vénéneuse Charlotte Cordais, Berlusconi le pourri gominé, ont été évoqués comme dans un cours d’histoire accéléré. Les femmes étaient omniprésentes dans la discussion, en bien comme en mal, les clins d’œil à l’histoire et au beau sexe parsemaient de parmigiano la promenade, une empathie mutuelle, presque solennelle s’est créée et l’on a conclu notre périple avec un Barolo, long en bouche comme son auteur. Beppe est devenu un nom mythique entre ma sœur, conquise, et moi-même. Beppe le Goliardo, pour sa grande fierté.

 

Le voyage italien en Toscane avait commencé par un slip kangourou, signe du destin du divertissement qui nous attendait. Mon père serait comblé. Paolo, de l’Azienda Sant’Agnese fligli, en tenue de plagiste, nous a reçus avec chaleur, escaladant les cuves pour aller puiser des précieux nectars avec sa pipette. Le Vermentino était savoureux et les échanges au milieu des cartons et du chat sautillant inauguraient de belle manière notre immersion dans le vin jusqu’au cou.

 

Giuseppe a joué sur une autre partition en Emilia-Romagna. Le récital burlesque débuta réellement après avoir déclaré qu’il avait eu trois passions dans sa vie : les femmes, les chevaux et le vin. Dans l’esprit, il rejoint Paul-Jean Toulet, poète du Jurançon et des Contrerimes, qui déclarait au début du XXº : « Ce que j’ai aimé le plus au monde, ne pensez-vous pas que ce soit les femmes, l’alcool et les paysages ? ». En écho, Beppe le piémontais répliqua que les femmes étaient des tigresses qui pouvaient se muer en dragons. A distance, les alchimistes du raisin dialoguent et surgit le fantastique. On parle de déflagrations, d’éclair foudroyant de Zeus d’où naît Bacchus.

Comique fellinien, histoires d’amour au vroum de vespa, éloge des trésors féminins, sarcasmes sur les Toscans, indignation devant la vacuité du désir chez les jeunes d’aujourd’hui, plus prompts à s’enfumer qu’à saisir la vie et les chairs qui se présentent. Rocky, le cheval adoré trônait en client assidu, éternel amateur de vin malgré sa disparition. Les vins, notamment I Mandorli, illustraient l’épicurisme et pouvaient expliquer la conversion brutale du chimiste américain s’exclamant à Bologne : « This is my wine, this is my love ». Giuseppe n’échangerait ni la Suisse, ex-contrée de ces amours vespasiennes ni les Etats-Unis pour sa gourmande terre. Même Lisboa semble arriver trop tard pour lui faire revivre ses pulsions charnelles et laisser libre cours à son bagou charmeur.

 

 

Les vignerons de la Loire sont dans l’ombre des châteaux bordelais, pour le cabernet franc et de leurs propres châteaux qui aspirent les touristes. Poussez la porte des domaines de la Loire et vous découvrirez des vignerons enjoués, militants, aux vins blancs polymorphes, secs, iodés, gras, aux notes de coing, de poire, vifs ou puissants, et des rouges profonds, friands ou musclés. La Loire est une terre de vins joyeuse, accessible, avec des jeunes ambitieux au bon sens du terme, des sages iconoclastes ou des provocateurs rabelaisiens. Les plus belles caves voûtées, creusées dans le tuffeau, forment des dédales propices à la reprise des Bacchantes et des pièces de théâtre antique en général. On y boit mais aussi on se penche sur la destinée humaine, en observant les traces de la part des anges sur les plafonds noircis. La camaraderie perceptible entre certains producteurs est rafraîchissante dans ce monde compétitif voué à la concurrence et au repli sur soi.

 

Comme la Loire, le vignoble de Jurançon regorge de nectars « pas dégueux » où le caviste et l’amateur ont l’embarras du choix pour s’approvisionner en boissons captivantes à prix raisonnable. Je donnerai moi aussi du jurançon à mon bébé dans le biberon, Henri IV ne sera pas le seul. Juste le nom de gros ou petit « manseiiiiiiingue » donne envie de dévoiler les charmes opulents de ces blancs aux arômes subtilement exotiques, qui savent rester frais et aériens malgré leur richesse. L’art de rester sur la corde raide sans tomber dans la facilité, l’excès ou le laisser-aller. Les Pyrénées veillent à leur droiture et les vignes hautaines arborent la fierté des montagnards.

 

Au niveau des senteurs, le Pic Saint-Loup, découvert pour ses vins chez un caviste toulousain primordial dans mon parcours vinicole, est un flacon d’essences méditerranéennes, venues des plantes du pic qui tapissent les contreforts et vous embaument avec fougue et vous étreignent jusqu’à même imbiber le vin. Pour qui veut toucher du doigt le mariage de la végétation et de la vigne dans le vin, il ne faut pas hésiter à se perdre entre Lauret, Claret, Saint-Jean de Cuculles et Valflaunès.

 

Le vin théâtral

 

Certaines dégustations font exploser les conventions et mettent à nu nos traits de caractère. Quelques verres de Bourgogne et me voilà à forcer la main du vigneron pour aller visionner ensemble le match de rugby des 6 nations qui se déroule pendant que l’on plaque des bouteilles sans répit. Le bon plan est de programmer les visites en fin de matinée ou d’après-midi, pour profiter des repas qui suivent, voire de la nuitée quand les astres sont avec nous. Lamia, lasse du sol dur du camping sauvage italien, n’avait de cesse de m’exhorter à nous incruster chez les vignerons du soir pour savourer le charme bourgeois d’un matelas, ne serait-ce de paille. Le rêve serait de visiter une belle vigneronne, qui produise du Gevrey-chambertin splendide, qui apprécie votre compagnie et votre goût subtil pour les vins fins et vous propose de partager le dîner avec elle, avant de chambrer une bouteille de vieux millésime dans sa couche. J’aimerais être le San Antonio des vins. Dans la Valpolicella, la soirée estivale était amène et sur la terrasse de Fernando Campagnola, la série de vins accompagnée de « salame e formaggio » donnaient un sentiment d’éternité et de griserie contrôlée. Tellement douce qu’elle a entraîné Silvia vers Morphée au milieu de la conversation, rendue moelleuse, comme un coussin, par la générosité de l’Amarone.

 

Comme disait Camus, la  misère est plus douce au soleil, à moins que ce soit Aznavour, qui a aussi chantonné le thème. Le Midi est beau, chaud, le Languedoc sent bon, la garrigue et la mer, est peuplé de cathares, militants, emportés, aux accents rocailleux. Dans le vin, on sent la virilité du pruneau, les épices des langues bien pendues, le fruit gourmand des bons vivants. Thierry Navarre avait encore les séquelles d’une gueule de bois quand on a débarqué chez lui, aux alentours de midi. On a commencé la dégustation puis la faim a frappé dans l’estomac. Naturellement, il  nous a invités à partager le repas qui n’existait pas. On l’a bricolé en parlant des cépages en péril, du déclin d’une certaine viticulture traditionnelle, des acrobaties pour ne pas être pris en faux et en faute. Les bouteilles débouchées auparavant, rapatriées à table, étaient de belles compagnes, discrètes et succulentes. Dans ces conditions, Roquebrun était plus que jamais un jardin méditerranéen. Parfois on visite un producteur et on en rencontre deux. Ce fut le cas chez Désirée et Sylvain Fadat où on tomba sur Palma que l’on devait visiter ensuite. On n’a pas fait d’une pierre deux coups car Octon valait tout de même la visite, village gaulois du Salagou avec Guilhem Astérix comme maire. Montpeyroux est presque devenu un lieu familier depuis cet été, où j’y descendais, comme de ma montagne, en provenance du causse de la Vacquerie Saint-martin, lieu de retraite isolé sensé me reposer des vins avant l’escapade italienne. Mais l’enseigne d’Aupilhac comme du Mas Jullien m’ont aspiré.

 

C’est en Languedoc que mon initiation au vin a commencé sérieusement, avec les vendanges chez mon ami Pierre aux Ollieux-Romanis. En coupant et portant le raisin, en participant aux travaux de cave avec Jean-Pierre aux commandes, en se prenant des cuites mémorables qui nous faisaient rester dormir sur les aires d’autoroute ou nous engluaient au fond du lit, alors que le matin nous chatouillait déjà les narines pour aller palper la rosée des raisins, j’ai fait mon baptême vinicole, chouchouté par la famille Bories, qui ne lésinait pas sur les remontants culinaires et vineux, pour nous animer. Le Corbières est devenu un vin affectif. L’alicante et le carignan des cépages remplis de souvenirs. J’y suis revenu dix ans après pour annoncer à Pierre que j’allais me dédier au vin. Enflammé par cette nouvelle, il nous a pris dans sa jeep et nous a fait visiter les moindres parcelles, les nouvelles greffes, avec la passion et le dynamisme qui le caractérisent.

 

Un peu plus au nord, André Iché est un sage bonhomme, au bel accent méridional qui parle de ses minervois avec la chaleur et le recul de ceux qui ont derrière eux plusieurs millésimes. Au château d’Oupia, le plus dur est de ne pas être refoulé si l’on arrive en dehors des clous. Mais André compense par sa disponibilité et son air affable. Mis à l’aise, tous les buveurs amoureux se transforment en Barons et prennent de la hauteur comme la syrah, perchée sur les contreforts du causse où elle jouit de la fraîcheur des lieux. 

 

L’Alentejo, réputé temple de la lenteur au Portugal, peut se transformer en décor de film du Parrain. Arrivés la nuit venue à Estremoz, à l’heure où les gens bien s’apprêtent à passer à table, annoncés depuis le matin de l’Algarve, puis l’après-midi de Ferreira d’Alentejo, notre irruption doit sonner comme la venue de messagers lointains ayant réussi à braver en dix heures tous les obstacles du sud du Portugal pour atterrir dans cette belle bourgade d’Estremoz. Pour théâtraliser d’avantage la rencontre, une voiture de flics nous mène jusque devant la porte de ce domaine qui dégage le soufre et la classe. Le fils Luis nous mène, suivi de son père Miguel, dans une belle salle sombre, où deux tables de bureau sont posées aux coins, dirigées vers un fauteuil central qui est apparemment le lieu d’examen des hôtes de passage. Sous une lumière blafarde, chacun assis dans son coin, l’entrevue débute ainsi : « qu’est-ce qui vous amène ici alors ? ». Nous expliquons un peu le projet Goliardos, père Miguel approuve notre démarche, tout en précisant qu’il ne faut pas oublier qu’il y a tout au plus une dizaine de lisboètes intéressants, ce qui peut limiter les capacités d’animation de notre lieu. Dans sa lancée, et vu l’heure, il souhaite nous inviter à leur table, mais la maman n’a pas assez de « tordos » (cailles) pour cinq, ce qu’il se fait répéter par portable interposé suite au premier refus essuyé par son fils, avant de laisser en plan le plat maison pour nous inviter dans un bistrot du coin, sans la femme, qui n’aura qu’à manger ses « tordos » toute seule gnahh gnahh gnah. Après deux belles bouteilles de quinta do Mouro de deux années différentes, et quelques anecdotes croustillantes, du genre du fax « bitter is better » adressé suite à l’obtention d’une médaille d’or au concours de Bruxelles, à un importateur belge, qui avait reproché au vin d’être trop amer, il est l’heure de reprendre la route pour Lisboa, animés par la flamboyance de ces tranches de vie.

 

Dans la même veine, la visite chez Henri Duboscq du château Haut-Marbuzet a donné lieu à des échanges rocambolesques. Nous arrivons par un beau jour de juillet en fin d’après-midi comme convenu. Le producteur est encore attablé, mais son fidèle collaborateur, Alfredo, portugais de surcroît, nous accueille chaleureusement et nous fait visiter les lieux. Henri Duboscq apparaît finalement en me demandant ce que j’attends de lui, tout en me dénommant l’égyptien. Je lui explique que je ne sais pas encore, puisque je le connais depuis peu et que je viens sur les conseils d’un ami d’enfance à lui, Jean Lassort, fonctionnaire à Bordeaux. Après ces présentations, il s’interroge sur nos connaissances en vin, sur la capacité des portugais à apprécier le bon vin et sur les liens qui nous lient Silvia et moi, précisant que les relations de travail durent plus en général que l’amour. Sur ce préambule plein de malice, nous entrons dans la salle où le déjeuner se termine. Mais nous n’avons pas tout perdu puisque le maître des lieux s’apprête à ouvrir un Haut-Marbuzet de 1963. Autour de la table, un aéropage de personnalités d’où se détachent la figure de Michel Jazy, grand coureur de demi-fond des années 60 et un inspecteur de police de Bordeaux. L’épouse d’Henri Duboscq est charmante et nous met à l’aise, alors que l’on débarque comme des cheveux sur la soupe et que l’assemblée est grisée par le saint-estèphe. Le saint-estèphe quadra est délicatement délivré de son flacon originel et décanté avec doigté. H.Duboscq sert les convives, en gratifiant Silvia d’un éloge sur son décolleté, dans le ton badin et provocateur qui le caractérise. Le silence accompagne la solennité du vin servi. Quelques commentaires fusent, la maîtresse de maison fait les éloges des appréciations de Silvia, dans une ambiance décousue. Le producteur me taquine sur Bouteflika, mais je reste impassible d’autant que le personnage n’éveille pas de sympathie qui pourrait m’inciter à réagir. Le vin est beau dans l’histoire et la sagesse qu’il contient. Avant de nous quitter, H.Duboscq nous met au défi de le faire entrer dans le meilleur restaurant de Lisboa, suite à quoi il nous y invitera personnellement. Il n’oublie pas de nous remercier de la visite en nous glissant une caisse de son Haut-Marbuzet et le livre « Le berger de Haut-Marbuzet » qui conte l’histoire de ce lieu.

 

Dans le style incongru, la visite dominicale chez Alvaro Castro restera dans les beaux moments d’insouciance finalement récompensée. Après quatre jours de périple dans le Douro et le Dão, où une rencontre vinicole clôture la semaine, il a été décidé pour moi que le dimanche serait vierge de vin et saint pourquoi pas. J’acquiesce et me réveille par un footing matinal au milieu des vignes d’Eurico Amaral et de ses voisins. Au retour, quelle n’est pas ma surprise d’apprendre que mon censeur de la veille avait fixé une rencontre dans la Quinta de sães. Je ne me fais pas prier mais sous l’effet de la production de testostérone, je suis dans un état ataraxique de détachement et sérénité absolus. On se dirige vers la Serra da Estrella, qui observe Pinhanços. Le producteur nous fait remarquer qu’on a traîné pour arriver et d’emblée souligne mon accent français, en indiquant que je me débrouille quand même en portugais. Nous entrons et petit à petit je me dis qu’on est peut-être dans un haut lieu de la viticulture portugaise. Notre cas s’aggrave quand il nous demande si l’on sait ce qu’il produit et que nous répondons avec l’outrecuidance de la jeunesse : « vous faites du vin, pas du whisky hein ? ». Il ne réagit pas mais sans doute devait-il ou nous trouver à côté de la plaque ou bien très ironiques…Finalement le flash : le puzzle se met en place, quinta de sães, quinta da pellada, Alvaro Castro, mais oui mais c’est bien sûr, nous sommes chez l’icône du Dão, celui qui a eu le toupet de ne pas être présent à la rencontre des vins du Dão, au grand dam de l’organisation qui se demande si Alvaro n’est pas fâché…Nous nous séparons presque complices et Alvaro nous glisse avec son air de tendre rude : « j’ai bien aimé parler avec vous, la prochaine fois que vous reviendrez, on déjeunera ensemble ». Il n’a toujours pas mis à exécution son invitation mais la sympathie est allée croissante, pour la fameuse Micra également.

 

Dans le Duero espagnol, aussi, l’accueil est enjoué et les vins servis avec entrain. Coño, estamos en España o no ? Les deux jeunes frères de la bodega Ovidio Garcia nous reçoivent de bon matin au milieu d’un groupe de touristes espagnols enjoués. Nous visitons la belle cave moyen-âgeuse, avec un vieux pressoir en forme de poutre de gros chêne qui descend les marches vers la gloire du vin qui éclot. Nous remontons à la surface et préférons rester sous le beau soleil de Cigales, pour déguster les vins de nos jeunes vignerons. Accompagnés de queso et de jamon, nous devisons sur la tradition du bon rosé de Cigales, sur la barrique neuve et ses arômes toastés et les bouteilles tronc conique, à la mode en Espagne pour les vins ambitieux. Après ce petit déjeuner énergique, nous allons retrouver Ignacio Principe et son rouge César Principe. Dans la belle auberge El Felix de Fuensaldaña, avec aussi une poutre gigantesque qui descend vers la salle principale, nous nous régalons de tapas choisis par Ignacio. Voix grave, air penseur, chaleureux et curieux de nos réactions, le moment est marquant, dans la pénombre du lieu et l’ivresse qui nous balance imperceptiblement. Manuel Esteban faisait partie de la trilogie de la Ribera entendue au sens large. Unis par le même œnologue. Sur un plateau en altitude de la Ribera del Duero, se trouve Montebaco, ferme isolée au milieu des vignes et des champs. Belle structure avec des corps de ferme qui forment un ensemble humain, familial, bricolé à certains endroits, pas « clean » comme trop d’endroits qui se veulent tellement propres qu’ils en ressortent nus. Manuel Esteban nous guide avec modestie, un ton qui me rappelle François Ouzoulias à Saint-Emilion, pédagogue, appliqué, impliqué même. Il vit son vin. Ensuite vient l’heure des réjouissances : on s’attable en compagnie de tranches de jamon et on déshabille les vins en bouche. Sémélé, qui a engendré Bacchus avec son fougueux amant Zeus, a le goût de la cuisse des belles déesses. Des goûts d’amande, de prune et de fleurs pénétrantes. Montebaco est le fleuron, puissant, plein de fruit, avec des tannins qui rappellent les forces mystérieuses.

 

Les voyages sur le vin

 

Une des plus belles cuites matinales a eu lieu en terre bordelaise. Elle a détrôné une matinée alsacienne durant laquelle les Barmes-Buecher avaient ouvert leur cave à tous vents, dévoilant avec enthousiasme leur gamme pléthorique délicieuse. Au réveil de la dernière journée bordelaise, le fronsac de Paul Barre nous met en bouche à 8h30 du matin. Heureusement un fromage nous cale l’estomac. La Dordogne en contrebas se réveille sans hâte. A la suite du fronsadais, une halte en saint-emilion tourne au traquenard joyeux. Gérard Descrambe avec ses bacchantes et son air bonhomme nous ravit de bouteilles, et va puiser au fond de sa mémoire vigneronne pour nous dénicher deux millésimes symboliques pour nous : 1975 puis 1973. Le 1973 est encore debout, fin, évolué alors que le 1975 est encore splendide, digne de moi. On a quitté depuis longtemps le stade de la dégustation et des présentations pour s’esclaffer sur les étiquettes humoristiques, corrosives qui habillent ses bouteilles et parler de la grande époque de Reiser, Cabu et autres dynamiteurs d’Hara-Kiri. Au sortir de cette halte tonitruante, le sauternais qu’il restait à visiter avant de retrouver Toulouse paraissait un lointain mirage. En nocturne, le dérèglement le plus abouti est dû au champagne de Laurent Bouy. Arrivé sur les lieux du dévoiement à la fin d’une réunion pesante pour nous et d’une journée de vendanges pour d’autres, on s’attable avec les vendangeurs et le champagne commence à couler. Une, deux puis trois boutanches. Après cette intronisation, nous demandons à aller acheter quelques flacons. Le neveu nous guide vers la cave et pour rendre l’étape plus légère nous ouvre du millésimé 1996. Les verres sont régulièrement remis à niveau, et nous sommes entraînés vers le caveau où somnolent les bouteilles. Le froid de novembre mêlé à l’humidité nous traverse la chemise. En remontant, pendant que la commande est préparée, nous sirotons un peu plus de champagne. Il est presque 22h et nous pensons alors qu’il serait bon de manger quelque chose sur Reims. Claude nous mène à bon port, mais n’évite pas les frissons de Delphine, anxieuse en voiture, que l’alcool n’a pas tranquillisée. L’ivresse au champagne est un luxe populaire à Verzy. Après s’être enivrés à la source pendant la journée, il est rare que le dîner au restaurant offre de grands moments de vins. Soit faute de disposition pour apprécier le nectar, comme à Beaune, dernièrement où nous n’avions tout simplement plus de force. Soit par dépression qualitative brutale due au retour sur terre et à des cartes de vins qui synthétisent le mauvais goût.

 

Il y a des cuites qui durent aussi deux jours comme dans le sancerrois. Et qui se sont préparées et se concluent par des rencontres parisiennes. C’était la veille du Beaujolais, dans le Bistrot Paul Bert à Paris avec Silvia et Teobaldo. Jeunes fougueux, nous déversons nos fulgurances en pensant être touchés par la grâce. Nous devisons sur le vin, après avoir dû éplucher une carte fournie, qui nous fait finalement choisir un Bourgogne, pour ne pas baisser les bras devant cette région vinicole hermétique et élitiste. Le voisin de table est touché par notre intérêt pour le vin et s’échappe de sa conversation privée galante pour nous encourager dans notre passion bacchique. Nous apprenons qu’il est producteur à Sancerre. Il nous invite à venir lui rendre visite et nous le prenons au mot quelques jours plus tard, au cœur du mois de décembre. Nous arrivons vers 20 h un vendredi soir et Alphonse tient ses promesses en nous faisant goûter de tout : de la cuve, du tonneau, des vieux vins oubliés sciemment en tonneau, des récents au goût de craie….L’heure passe sans que l’on se soit arrêté dans les dédales d’une belle cave de la Loire. Au moment où l’on refait surface il est juste temps de profiter d’un dernier service du restaurant mitoyen, sans grande force pour continuer à boire un énième pinot noir sancerrois. Le lendemain, rebelote au lever, bon pinard, blanc et rouge, avec une visite impromptue d’Alphonse chez les Pinard, en partance pour la Chine et démuni de préservatifs. Ah la vache comme dirait un ami parisien. On arrive chez les Vacheron et là encore on ne se fait pas prier car les sauvignon comme les pinot sont goûteux. Après une dernière visite en fin d’après-midi dans les côteaux du Giennois, on revient sur Paris en toute vitesse car une rencontre du cercle des buveurs chambreurs se tient chez les Dupic-Miquel. Un Gevrey Aux Combottes nous méduse et terrasse les haut-médoc : le pinot noir en tenue de gala ce week-end là. 

 

 

Des vins hors du commun

 

L’imprévu des incursions vigneronnes réserve des surprises à qui sait être à point nommé à l’endroit où des raretés attendent leur amant. Parfois, la lumière vient d’un tonneau comme cette fois où l’on tira avec une pipette un porto de 90 ans. Le Charme peut aussi surprendre quand il est puisé en cours d’élevage dans la quinta dos Napoles. Une autre fois, profitant de la présence d’un groupe, ami du producteur, nous avons dérobé opportunément un vieux vouvray de 1927 chez Philippe Foreau. Le plus drôle est que c’est mon incomparable sens du retard qui m’a permis d’être là au bon moment. Nous devions arriver en fin de matinée et je m’étais fait abondamment houspiller au téléphone pour ma faible ponctualité. Sans parler du vieux berger de Marbuzet, déjà évoqué en détail. Une des dernières circonstances favorables fut l’ouverture d’un Rioja de 1963 pour faire plaisir à un des oenophiles catalans qui nous accompagnait lors de la visite. Pas une ride, juste la sagesse du vin qui se rêve en dormant. Comme ce Bourgueil de 1982 qui nous fut servi avec un sourire éclatant par Pierre Caslot pour nous remercier de lui avoir fait éviter la messe dominicale. Ou bien en guise de baptême…Sans parler de ces producteurs attentionnés qui  ouvrent des Saint-Emilion de notre année de naissance, comme le généreux et fantasque Gérard.

 

Parfois ce sont les producteurs qui anticipent notre sens opportuniste et nous invitent, sans avoir rien demandé, à leur table. Ce fut le cas du très convoité Dirk Niepoort, que l’on traquait depuis un an. Muni du numéro de son téléphone portable, arraché à la hussarde sous des prétextes fallacieux, je pus entrer directement en contact avec lui et il a préféré se défaire de notre insistance en nous invitant chez lui. Le résultat fut de toute beauté : un enchaînement de vins de haute volée depuis un riesling spatlese 1996 de Frantz Haag, un blanc 1989 de Bairrada, un Morgon 1992 de Marcel Lapierre, un Zinfandel d’un vigneron californien hétérodoxe, un Brunello de Soldera de 1997, un Fojo de 1996 sans parler du Redoma de la même année ou du porto vintage 1977 des Symington. Bénis des dieux, ces vins étaient accompagnés des plats inventifs et purs d’un cuisinier autrichien très affable et exquis dans son tablier à rayures. Pour voir le temps qui passe, Dirk l’expérimentateur a osé mettre son premier vin rouge réalisé, en 1990, affublé du doux nom de Robustus. Réputé imbuvable à ses débuts, il est apparu sous un jour très digeste et encore plein de vie. Pour enfoncer le clou, et achever le buveur aux abois, il a posé comme mise à mort finale un Madère de 1800. Je ne sais pas s’il a obtenu mes oreilles et ma queue, mais on me rappella que je répétai dans un dernier sursaut de vie plusieurs fois : « mais c’est quoi ce vin, c’est rudement bon non ? » à une foule ébahie.

 

Le printemps a commencé en avance cette année. Et les premières fleurs sont venues des amandiers et des mimosas du Douro, et les senteurs qui les accompagnent cueillies en Bourgogne. Ça s’est fait en toute simplicité, mais nous n’avons pas galvaudé l’instant et nous avions ouvert tous nos sens, visuels, olfactifs, virtuels, au risque de la déchirure. Il fallait s’emplir comme sur un haut sommet gravi à la force de je ne sais quoi, de la vie sans doute. Plus que les noms, Grands Echezeaux 1997, Richebourg 1990, Echezeaux 1966, Montrachet 2001, la magie nous a enveloppés et nous fait encore rêver, comme la nuit dernière où je parlais avec les esprits qui subliment le lieu. Ah la framboisitude du 1966 comme dirait mon ami Laurent. Il a ajouté : « le Montrachet c’était trop, le coup de grâce, une gifle ». Arrêtez, arrêtez, laissez-moi partir….je me réveille en sursaut !

1 Comentarios

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1 Comment so far

  1. Frédéric on October 1, 2008 5:34 pm

    Un Jurançon 93
    Aux couleurs du maïs,
    Et ma mie, et l’air du pays:
    Que mon coeur était aise.

    Ah, les vignes de Jurançon,
    Se sont-elles fanées,
    Comme ont fait mes belles années
    Et mon bel échanson?

    Dessous les tonnelles fleuries
    Ne reviendrez-vous point
    A l’heure où Pau blanchit au loin
    Par-delà les prairies?

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